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La R&D au cœur de la stratégie d’entreprise avec Merouane Debbah de Huawei

Par 9 novembre 2020

« Innover, c’est savoir abandonner des milliers de bonnes idées. »
Steve Jobs

Nous avions déjà écrit en début 2020 sur Huawei, dont l’investissement ne cesse de croître en France. A l’occasion de l’ouverture de son nouveau centre Lagrange, orienté vers la recherche fondamentale en mathématiques et calculs, j’ai pu rencontrer son Directeur, le Professeur Merouane Debbah (également Directeur R&D Huawei France).

L’occasion de retracer les grandes étapes qui l’ont mené chez Huawei, puis d’aborder l’approche de cette entreprise en termes de R&D, et enfin de partager sa vision à 2030 en termes d’innovation dans son secteur.

Passé : le parcours « classique » d’un passionné de mathématiques

Fils d’un diplomate, Merouane Debbah est bercé dès ses plus jeunes années dans une approche internationale du monde. Son adolescence n’est pas spécialement marquée par la technologie, mais plutôt par les Sciences, et surtout les mathématiques. Il se découvre aussi au fil du temps un intérêt pour l’enseignement et le coaching, qu’il met à profit par exemple dans son équipe de football.

Assez logiquement, il se tourne vers des études scientifiques, et intègre en 1993 les classes préparatoires du Lycée Henri IV, avant de poursuivre au sein de l’Ecole Normale Supérieure Paris-Saclay, où il obtiendra une Maîtrise et un Doctorat.

Il intègre ensuite Motorola en 1999, où il travaille sur une technique consistant à faire passer plusieurs informations à travers un seul support de transmission, le multiplexage, désormais utilisée dans les réseaux de téléphonie mobile de 4e et 5e génération.

Vient ensuite la bulle des télécoms, et il est approché en 2002 pour travailler au Centre de recherche des télécommunications de Vienne, où il officie sur les systèmes MIMO, une technique de multiplexage utilisée dans les radars, réseaux sans fil et les réseaux mobiles permettant des transferts de données à plus longue portée.

Fin 2003, l’école d’ingénieurs Eurecom le débauche pour enseigner à Sophia Antipolis, et il devient spécialiste de la Théorie de l’information. Il y reste 4 ans, avant d’être appelé par Supélec (devenu CentraleSupélec), où il ouvre une Chaire sur le sujet de la radio flexible.

Le concept de radio flexible joue un rôle essentiel dans les communications mobiles de demain. Il consiste à reconfigurer les systèmes radio par logiciel et de manière dynamique, afin de faire cohabiter les nombreux standards de communication actuels et à venir au sein d’un même équipement, d’optimiser l’utilisation des ressources radio, et de réduire le matériel spécifique et les interventions sur site. C’est au sein de cette chaire que s’écriront les prémices des réseaux 4G et 5G, avec l’aide de 30 doctorants internationaux.

Arrive enfin 2014, où Merouane Debbah est approché par Huawei dans l’optique de l’ouverture d’un centre de Recherche & Développement en France. Il hésite, mais remarque qu’au fil des années précédentes, il a souvent été en contact avec le monde industriel. Et que le dialogue a pu parfois être compliqué, les industriels considérant que les chercheurs ne comprennent pas vraiment le business et vivent dans la théorie, loin des blocages internes et des priorités budgétaires. Cela le décide donc à prouver qu’un « prof » peut aussi exceller dans ce secteur, et c’est ainsi qu’ouvre le premier des 6 centres français de R&D de Huawei en France, à Boulogne, qui rassemble 70 personnes. Leur point commun ? Avoir toutes un PHD (Doctorat), assurant des codes et une interface communs.

Présent : la R&D au coeur de l’ADN et de la stratégie de Huawei

Huawei est une entreprise particulière concernant la R&D : beaucoup de Top Managers de l’entreprise sont passés par ce domaine, et l’entreprise est globalement composée d’ingénieurs : sur 200 000 collaborateurs, près de la moitié (90 000) travaille sur la R&D (250 personnes en France sur les 1000 collaborateurs).

Notre échange m’apprend aussi que Huawei est une entreprise récente sur le domaine « grand public » ou « consumer » : née en 1987, elle ne s’est lancée en B2C qu’en 2013, après avoir été longtemps uniquement un équipementier (notamment en marque blanche, pour des entreprises comme Orange). A la mi-2020, Huawei est devenu le premier constructeur mondial de smartphones… en à peine 7 ans !

La R&D de Huawei est financée par ses différentes Business Units, pour un montant annuel global équivalent à 10 à 15% du chiffre d’affaires (soit 18,8 milliards en 2019, plaçant l’entreprise dans le TOP 5 mondial sur le sujet). Ce chiffre ne vous parle pas ? Sachez juste qu’il est supérieur à celui d’Apple !

Mais plus précisément, Huawei approche sa R&D de 3 façons :

Business Driven Research : cela représente 30 à 50% de l’activité de ses centres R&D, sur des temporalités qui vont de 6 à 18/24 mois. L’objet ici est de résoudre un problème présenté par un client, et les enjeux sont souvent urgents et importants en termes d’impact financier.

Par exemple : un client a besoin de rechercher des éléments dans des fichiers compressés. Actuellement, il doit dézipper les fichiers, chercher dedans, puis les rezipper. Cela a un impact sur ses coûts d’hébergement. Question : comment faire autrement pour que la recherche soit plus rapide, et ait moins d’impact sur les coûts d’hébergement ?

Cette approche de R&D est la préférée de beaucoup de chercheurs, qui y voient un moyen de valoriser plus rapidement les résultats de leurs travaux.

Technology Driven Research : cela représente 50 à 70% du temps des centres. Ici, Pas de problème identifié, et encore moins de solutions. La temporalité est située entre 18 mois et 7 ans (!), et l’idée est d’anticiper les usages et les besoins client. C’est ainsi qu’en 2011, un travail a été mené sur la 5G, et ce jusqu’en 2018.

Autres exemples : quel débit internet faudra-t-il en 2030 ? Peut-on développer des clés USB sans fil ? Et avec quel écosystème pour garantir le succès ?

Tout cela doit se faire en gérant intelligemment les attentes, et en se rappelant qu’on sur-estime le court-terme et on sous-estime le long terme. Merouane Debbah se nourrit donc constamment de rencontres afin d’évaluer le niveau de maturité de ses interlocuteurs et de tâter les différents marchés, au même titre qu’il a un rôle d’évangéliste vis-à-vis des sujets qu’il explore. Je suis très en phase avec cette façon de faire, puisque c’est aussi la mienne quand je porte ma casquette d’analyste digital.

Vision Driven Research : ici, le but est de travailler sur des ruptures scientifiques à 10 ans. L’impression actuelle est qu’on a atteint certaines limites, et qu’il devient essentiel de trouver de nouvelles voies. Le but de Huawei est de faire avancer toute son industrie, tout en sachant que cela lui profitera aussi.

Ces 3 approches sont productives, avec une soixantaine de brevets déposés chaque année en France par l’entreprise.

A noter que ces approches de la R&D impliquent aussi une fine gestion humaine : comment évaluer quelqu’un qui pourrait mettre 20 ans à trouver quelque chose ? Comment motiver les plus jeunes qui sont plus motivés par des projets, là où les plus anciens étaient engagés avec une entreprise sur du long terme ? Cela se fait notamment par un jugement entre pairs. Une façon de rappeler que peu importe le niveau de technicité, l’humain reste central dans les organisations.

Futur : 2030 vu par un expert de la R&D

Merouane Debbah nous partage enfin ce qu’il pressent comme les enjeux à 10 ans :

– Aller « au-delà » de la 5G (6G) avec une volonté d’atteindre une vitesse d’un térabit sans fil (soit 1000 fois la vitesse de la 5G), avec un temps de latence toujours plus réduit. La 2G a permis la voix en mobilité. La 3G la data en mobilité. La 4G l’Internet mobile. La 5G permettra de connecter les objets (mais peu intelligents). La 6G sera pour les machines intégrant de l’intelligence artificielle.

– Mettre les télécoms au service de l’Homme : aujourd’hui, la technologie reste encore un peu un effort. Il faudra optimiser l’ergonomie, l’esthétique, et faciliter la convergence vers l’Internet des machines à horizon 2030/3035.

– Minimiser les impacts environnementaux des télécoms. Ce sujet, déjà en réflexion depuis 2014 au sein de la R&D, viendra de la physique, et de l’inclusion des citoyens dans la R&D. Par exemple, le développement de réseaux et systèmes intelligents qui éteignent les box Internet.

En conclusion

Ce qui motive Merouane Debbah pour le futur, c’est le challenge technologique, et l’envie de faciliter les bonds technologiques. Il veut former les « Futurs Einstein », et pour ce faire, les mettre dans un environnement où ils pourront exceller. Pour cela, Paris est le lieu parfait, avec la plus forte concentration de mathématiciens par habitant dans le monde, tout en intégrant en son sein des établissements prestigieux comme l’ENS, le Collège de France ou l’Institut Henri Poincaré.

Pour conclure, cet échange m’a donné l’impression d’en être sorti un peu plus intelligent, et avec un profond intérêt pour l’approche d’innovation méthodique mise en place par Huawei. Car au-delà des démarches protectionnistes qu’on peut observer vis-à-vis des entreprises chinoises, le futur s’écrit sous nos yeux, au sein d’équipes internationales qui cherchent constamment à (ré)inventer demain.

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