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Laissons tomber le bonheur au travail, choisissons la sérénité

Par 11 décembre 2018

« La vie moderne, cette immense fabrique de bien-être, cette immense machine à aller vite »
Charles Plisnier

Bonheur au travail

Phénomène récent ou prise de conscience tardive, le bien-être des employés est devenu un enjeu majeur du monde de l’entreprise, et c’est une excellente chose. Aujourd’hui un grand nombre d’individus souffrent dans et par leur travail. Les maux liés sont en adéquation avec le vacarme et la complexité du monde. Les emplois précaires et les tâches difficiles ne sont plus les seules causes de mal-être. De plus en plus visible, de plus en plus insidieux, ce vécu douloureux peut durer et empêcher de mener une vie professionnelle épanouie. On range et ordonne ces souffrances à renfort de néologismes liés au désengagement, au mal être au travail. Apparaissent dans le langage de l’entreprise et du quotidien des mots comme :  burn-out, bore-out et brown-out.

Burn-out : je craque !

Le burn-out vide le salarié de son énergie à cause des ses fonctions, de la charge de travail et de la pression qu’il subit. Les causes sont multiples, épuisement, manque de soutien, confrontation, objectifs irréalistes, sur-sollicitations et autres. C’est en 1974 que ce terme a été utilisé pour la première fois par le psychologue américain Herbert Freudenberger. Une proposition de loi visait à reconnaître le burn-out comme une maladie professionnelle, mais elle a été rejetée par l’Assemblée Nationale en février 2018. Entre les deux, un ping-pong entre les scientifiques pour savoir si c’est une dépression, une maladie psychique ou une maladie aux symptômes physiques. Étant donné qu’il n’y a pas de signe biologique du burn-out, contrairement à la plupart des maladies, l’interprétation reste à la charge du professionnel que l’on consulte.

Bore-out : je me fais c****

Il est difficile de se plaindre quand on à un emploi. Après tout, une mauvaise journée de salarié est toujours préférable à un journée ordinaire d’un chercheur d’emploi. C’est culpabilisant et presque irrationnel quand une personne exprime son désarroi. Le bore-out par exemple est difficile à justifier en société. Cet épuisement psychologique du salarié par l’ennui est culpabilisant à l’heure où 2,5 millions de personnes cherchent un emploi et que les emplois précaires représentent plus de 15% de l’emploi total en France. Comment bien exprimer, sans avoir l’air d’un enfant gâté, que simplement, on s’emmerde au boulot ?

Brown-out : mon boulot est inutile.

Le brown-out quant à lui, laisse le salarié tout à fait alerte et compétent, mais il ne sait pas en quoi il est utile. Plusieurs sociologues et anthropologues, dont David Graeber qui évoque le « phénomène des jobs à la con » expliquent que quand le travail perd son sens, on est atteint de brown-out. Ce qui arrive parfois pour les salariés qu’on ne peut pas licencier et que l’on « placardise » dans des fonctions et missions qui ne créent pas de valeur et qui semblent ne servir à rien, qui ont peu d’impact sur ce que l’on pense important. C’est le cas notamment pour les professionnels dont les tâches sont ultra-segmentées, les empêchant de comprendre l’objectif global.

Face au désengagement des collaborateurs, les services RH pensent avoir trouvé la solution : s’occuper de leur bonheur

Bonheur au travail

Ce qui pourrait passer pour un acte cynique ou une intrusion dans la sphère privée, est justifié par des études qui mettent en avant les performances financières, et qui démontrent qu’un salarié heureux est plus productif. 37% plus productif précisément selon l’étude Happiness and Productivity de l’Université de Warwick au Royaume-Uni. Dont acte. Mais pourquoi designer un nouveau chef en charge de la médication alors qu’il faudrait agir sur les causes de ces maladies ? Est-ce vraiment le rôle des employeurs que de rendre les salariés heureux ? Je n’ai pas de réponse formelle… Elle n’existe peut-être pas, chacun trouvera ce qui marche et ce qui anime son organisation. Tout est question de créativité, de bienveillance sincère et de sens du bien-être d’autrui. Sans bien sûr tomber dans la naïveté.

Plutôt que d’agir sur les causes on attaque les conséquences

Le bonheur est un sentiment complexe et mouvant. La sérénité serait, selon moi, un sentiment plus juste et plus en adéquation avec les besoins de tous. Le but fondamental des directions est de donner un cap, un sens. De faire que les salariés comprennent ce qu’ils apportent et doivent apporter à l’entreprise, qu’ils perçoivent ce dans quoi ils s’incluent et pourquoi ils sont importants. Les managers doivent créer les conditions de la sérénité et s’occuper de l’état d’esprit plus que de l’état émotionnel. Il faut réinstaller une vision commune, une envie commune et un rêve en commun. Il faut que l’organisation apporte de la sérénité en expliquant « pourquoi » et non « quoi, combien et quand ». Aucun salaire et aucun avantage ne pourront motiver un salarié sur le long terme s’il n’a pas compris « à quoi ça sert » et « en quoi je suis utile ». Le sentiment d’utilité et l’estime de soi passent aussi par là.

CAP pâtisserie is the new Chèvres dans le Larzac

Quand cette injonction du bonheur est brandie, que les valeurs de l’entreprise sont mises à toutes les sauces, mais que personne ne comprend vraiment « pourquoi », il y a un risque de désengagement fort des salariés. Trop souvent l’explication de la mission de l’entreprise n’est pas exprimée, particulièrement dans les grands groupes, ou quand on est trop éloigné des dirigeants et de leur vision. Quand le but perçu est uniquement de maximiser les richesses des actionnaires, tout le monde s’épuise et personne n’y trouve son compte. C’est une des raisons pour lesquelles les startups remportent un franc succès auprès d’un public surdiplômé qui est aujourd’hui en quête de sens. De hauts potentiels partent pour des CAP pâtisserie, pour être utiles et concrets. Pour comprendre ce qu’ils apportent au monde. Pour faire des choses avec leurs mains.

Faites en sorte que les collaborateurs soient sereins

Le simple fait que certaines entreprises aient dû créer un poste pour “rendre les collaborateurs heureux” (les fameux Chief Happiness Officer) marque le fait qu’il est grand temps de réenchanter les relations et la fierté d’appartenance, qu’il est temps que les sociétés permettent aux salariés de trouver leur place dans cet appareil social complexe qu’est l’entreprise d’aujourd’hui. Les chiffres de l’étude Gallup « State of the Global Workplace » sont vertigineux :  26% de salariés activement désengagés, 65% non engagés et seulement 9% de pleinement engagés. Dans le monde, le pourcentage d’adultes travaillant à temps plein et étant très impliqués dans leur travail est de seulement 15%. La France se classe bonne dernière des pays européens en matière d’engagement au travail.

Comment faire face à la transformation de l’économie et à l’accélération digitale avec 9% des travailleurs engagés ?

Il faut rendre plus simple, plus concret, plus utile, plus compréhensible. En travaillant bien sûr avec ces collaborateurs engagés qui constituent le premier cercle, et en diffusant aux différents cercles concentriques pour aller chercher les autres. Il est plus que jamais nécessaire de rénover la culture et la vision, de projeter les collaborateurs vers l’avenir et de donner du sens. Il est nécessaire de faire connaitre la mission et de la faire exprimer par les dirigeants pour l’expliquer à tous, de les rendre fiers de faire ce qu’ils font. De les réintégrer dans une dynamique qui satisfasse chaque personne et qui ramène de la sérénité aux individus comme au groupe.

La démarche liée à la transformation numérique est une bonne raison et un puissant levier, il faut saisir cette opportunité. On ne parle pas de donner des savoirs académiques sur la technologie, mais d’utiliser les soft skills et les compétences humaines pour s’adapter à ce monde en ébullition et dans lequel il faut trouver sa place.

Chers dirigeants, il faut saisir ce moment de questionnement pour redéfinir la trajectoire, exprimer la destination et donner envie de faire le chemin avec vous.